Haïti : une semaine marquée par l’insécurité, la justice fragilisée et la contestation de la gouvernance
La semaine écoulée, du 17 au 23 aout 2025, en Haïti a été marquée par une succession d’événements révélateurs des fractures profondes qui minent l’État et la société. L’insécurité continue de s’étendre jusque dans les zones stratégiques comme Kenscoff, mettant à nu la faiblesse des dispositifs de protection. Sur le plan judiciaire, la libération controversée de figures politiques accusées de collusion avec les gangs, suivie de révocations expéditives, illustre une justice instrumentalisée et en crise de légitimité. En matière de gouvernance, les nominations imposées dans les municipalités et la scène politique électorale laissent planer le doute sur la capacité réelle de l’État à se détacher des logiques opaques et clientélistes. La société civile et culturelle, quant à elle, a porté ses propres signaux : appels à la solidarité face à la maladie, hommages mémoriels, questionnant le rôle des institutions absentes. Enfin, malgré quelques investissements annoncés dans l’éducation et les infrastructures, la durabilité de ces actions reste compromise par la corruption et le manque de vision d’ensemble.
SECURITE ET JUSTICE
Occupation du site stratégique de l’ancienne Téléco à Kenscoff : Le site de l’ancienne Téléco à Kenscoff est tombé aux mains de groupes armés, malgré les avertissements répétés du maire de la commune. Ce lieu, considéré comme stratégique pour les communications, illustre la progression rapide des gangs vers les zones périphériques et la faiblesse persistante de l’État dans la protection de ses infrastructures vitales. La perte de ce bastion met en évidence non seulement l’échec de la prévention locale, mais aussi l’urgence d’une réponse coordonnée face à l’expansion territoriale du crime organisé.
Libération controversée de Nenel Cassy : Le 19 août 2025, le Parquet de Port-au-Prince a libéré l’ancien sénateur Nenel Cassy, arrêté quelques jours plus tôt par la DCPJ pour ses liens présumés avec des gangs. Cette décision, dénoncée par plusieurs associations anticorruption, révèle le bras de fer entre une justice sous pression et les forces politiques traditionnelles. L’affaire relance le débat sur la paralysie du système judiciaire et sur son incapacité à sanctionner les élites politiques.
Révocation de Me Frantz Monclair après la libération de Nenel Cassy : Moins de 24 heures après la libération controversée de l’ancien sénateur Nenel Cassy, le ministère de la Justice a annoncé la révocation de Me Frantz Monclair, commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, officiellement pour « faute administrative grave ». Il a été remplacé par Me Guy Alexis, ancien commissaire de la Croix-des-Bouquets. Cette décision, perçue par plusieurs observateurs comme une sanction politique, fait de Monclair un « fusible » destiné à calmer les critiques, sans pour autant résoudre la crise profonde d’un système judiciaire accusé d’impunité et de collusion avec les élites.
POLITIQUE ET GOUVERNANCE
Coup de balai politique à la mairie du Cap-Haïtien : Le 20 août 2025, lors d’un Conseil des ministres, le pouvoir intérimaire a mis en place une nouvelle commission municipale pour Cap‑Haïtien, remplaçant les responsables précédents. Parmi les nouveaux agents administratifs nommés figurent Angie Bell (nouvo présidente de la commission), aux côtés de Patrick Almonor et Isaac Pierre‑Louis. Suite à la nomination de la nouvelle commission communale, la population de Cap‑Haïtien a exprimé sa méfiance par des moyens puissants : des barricades enflammées ont été érigées sur plusieurs artères stratégiques (notamment au carrefour Samari), paralysant la circulation.
Le CPT et le Premier ministre réaffirment leur soutien au CEP: Le 19 août 2025, le Président du CPT Laurent Saint-Cyr et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé se sont rendus au siège du CEP pour discuter du référendum constitutionnel et des élections prévues pour février 2026. Selon le compte-rendu officiel, la rencontre visait à réaffirmer l’unité de l’Exécutif et sa détermination à respecter le calendrier électoral. Toutefois, de nombreux observateurs dénoncent une « mise en scène » politique déconnectée des urgences sécuritaires.
Polémique autour d’un contrat secret avec Blackwater: Le conseiller présidentiel Fritz Alphonse Jean a démenti via une note publique toute implication dans un prétendu contrat entre l’État haïtien et Blackwater (aujourd’hui Vectus Global). La rumeur d’un recours massif aux mercenaires étrangers, relayée par certains médias, alimente le soupçon d’opacité dans la gestion sécuritaire. L’affaire révèle à quel point la gouvernance haïtienne reste prisonnière des accusations de collusion et de manipulations internationales.
SOCIETE ET CULTURE
Appel à l’aide de la journaliste Matiado Vilmé : La journaliste de Voice of America, Matiado Vilmé, a lancé un appel à l’aide depuis le Mexique, où elle reçoit des soins contre un cancer agressif. Selon Vant Bèf Info et Impulse Web Medias, son état critique révèle à la fois la précarité des professionnels haïtiens de la presse, souvent livrés à eux-mêmes face à la maladie, et les limites du système de santé national, incapable de traiter des cas complexes. Cette situation interroge également sur la fragilité des solidarités dans la diaspora, appelée une fois de plus à pallier l’absence de soutien institutionnel.
Hommage national à Monseigneur Joseph Willy Romélus : Le 21 août 2025, des funérailles nationales solennelles ont été célébrées au Sanctuaire Notre-Dame de la Médaille Miraculeuse à Jérémie, en hommage à Monseigneur Joseph Willy Romélus, évêque émérite de la ville disparu le 12 août à l’âge de 94 ans. Présence notable de dignitaires politiques, de responsables ecclésiastiques et de fidèles a souligné l’importance de sa mémoire collective. Romélus, reconnu pour son engagement en faveur des plus démunis et son rôle vocal en faveur de la justice sociale, demeure une figure symbolique du pasteur enraciné dans la lutte pour la dignité humaine. Ce moment partagée a aussi rouvert le débat sur le rôle moral de l’Église dans un pays en proie à la violence, à la corruption et à la fragilité institutionnelle.
ECONOMIE ET INFRASTRUCTURE
Le FNE mobilise 160 millions de gourdes pour réhabiliter 57 écoles : Le 19 août 2025, le Fonds National de l’Éducation (FNE) a annoncé, par communiqué, un investissement de 160 millions de gourdes destiné à la réhabilitation de 57 établissements dans le Grand Sud. Grâce à la taxe de 1,50 USD prélevée sur les transferts de la diaspora, ces travaux devraient améliorer la rentrée scolaire 2025–2026. Ce programme illustre le rôle central de la diaspora dans le financement d’un secteur éducatif délaissé par l’État.
Nord-Ouest – Vers la fin de “l’enfer routier” à Morne Damas : Le 18 août 2025, les autorités ont annoncé la réhabilitation d’un tronçon routier stratégique de 105 mètres à Morne Damas, dans la commune de Bassin Bleu (Nord-Ouest). Ce projet vise à mettre un terme à des années de difficultés de circulation pour les habitants et à désenclaver plusieurs localités isolées. Les travaux incluent le bétonnage de la chaussée et l’emploi de dizaines de travailleurs locaux, traduisant une volonté d’allier réponse sociale et amélioration d’infrastructures. Toutefois, dans un pays marqué par la corruption endémique et l’absence de plan d’entretien durable, des doutes persistent quant à la pérennité de cette avancée.
Au fil des événements de la semaine — attaques de gangs à Kenscoff, contestations à Cap-Haïtien, libération controversée de Nenel Cassy, rumeurs de contrats opaques, ou encore annonces d’investissements éducatifs — un constat s’impose : l’État haïtien est pris en étau entre l’insécurité, la dépendance internationale et son incapacité à planifier des politiques durables. Dans ces conditions, continuer à miser sur des élites politiques discréditées apparaît comme une impasse. La question centrale demeure : la reconstruction d’Haïti ne doit-elle pas s’appuyer avant tout sur une refondation citoyenne, locale et collective, portée par des communautés organisées, plutôt que sur des promesses institutionnelles souvent déconnectées du réel ?